7 jaws

samedi 13 juin 2020 / parc de la citadelle / 18h - 3h

« Le rap est tellement populaire aujourd’hui qu’il touche tous les territoires, toutes les couches sociales et toutes les sensibilités. Pour se faire un nom, un rappeur n’est plus obligé d’obéir aux codes stricts de la rue ou de se faire passer pour un poète des temps modernes. Preuve en est le parcours du rappeur lorrain, 7 Jaws, qui sur ses deux premiers EP Nautilus (2017) et Steam House (2018), dans sa prochaine mixtape Rage (sortie février 2020) développe un rap à fleur de peau, qui oscille entre mélancolie et pulsion de vie. Aux États Unis, on aurait qualifié son rap d’émo rap à l’instar de celui de feu XXXTentacion ou du sensible Juice WRLD. En France, on se contentera de dire qu’il se fait le porte-voix d’une certaine jeunesse qui hésite entre pleurer sur un avenir incertain ou se moquer de tout.

7 Jaws, 24 ans, a grandi dans une petite ville de l’Est de la France, Sarrebourg, 12 000 âmes au cœur de la Moselle. Quand ses grands-parents polonais s’y installent après- guerre, ils vendent d’abord des volailles sur les marchés puis investissent dans un terrain qu’ils transforment en casse automobile. Leur fille aura deux enfants avec un jeune du coin, de parents berbère et corseDans la famille, personne n’est musicien ou artiste. Seul le grand-père maternel peint des paysages à ses heures perdues. Enfant, le petit- fils garde lui une image en tête, celle aperçue dans le film 8 Mile de Curtis Hanson, qui a pour décor, Detroit, ville industrielle en pleine déconfiture et qui ressemble à l’Est de la France tout aussi désindustrialisé. Assis dans un bus, le rappeur Eminem griffonne des textes sur un morceau de papier. Les notes sont en désordre, les lignes s’entrecroisent. Elles ressemblent aux copies du collégien, qui se vit mauvais élève jusqu’à ce qu’on détecte ses difficultés en classe de seconde : « Je suis dyspraxique et dyslexique, explique 7 Jaws, je ne me repère pas dans l’espace et je n’arrive pas à fixer une orthographe sur un mot. Quand je lis, les lignes s’entrecroisent. La lecture me fait très mal au crâne. » Pas étonnant qu’il se passionne alors pour le rap, culture de l’oralité. Au collège, il commence à rapper dans un appartement où se retrouvent tous ses potes : « A l’époque, on écoutait Alpha 5.20, Mafia K’1 Fry, j’avais 14 ans. De 14 à 18 ans, je trainais dans cet appart en face de la gare, on s’est pris la Sexion d’Assaut très très fort, Grödash, Niro aussi. Je participais aux freestyles mais en impro, je n’étais pas super fort alors j’ai commencé à écrire pour les préparer. Le plaisir d’écrire est venu avec le rap. Rien ne m’était hermétique, je comprenais les émotions. Ce que j’aimais, c’était de dire des choses très directs, très crus sans trop de métaphores. » Son bac en poche, le Lorrain est embauché dans la casse familiale, reprise par son oncle, mais au bout de trois ans, ça se passe mal. Un jour il reçoit une notification d’une compagnie aérienne pour un aller-retour Paris-Tokyo à 560 €. Sur un coup de tête, il part deux semaines dans une ville qu’il ne connaît pas : « J’avais besoin de partir pour me retrouver, explique-t- il. J’en rêvais de Tokyo, j’avais l’impression que c’était une ville qui n’existait pas. Je dormais dans un hôtel capsule à 25€ la nuit, je n’y allais que pour dormir. La journée, je regardais les gens passer. »

Trois jours après son arrivée, il fait une rencontre qui va bouleverser sa vie : « J’ai vu un renoi dans la rue et je me suis dit que forcément il n’était pas japonais et qu’il devait au minimum parler anglais. Et en fait, il m’a répondu en français. Il s’appelait Nabile Quenum. Il était photographe, béninois, bossait pour le magazine GQ. Il avait 32 ans et avait réussi à vivre de sa passion. Nous sommes devenus très amis. Il m’a emmené dans toutes ses soirées. Il m’a convaincu que faire un métier alimentaire à

mon âge, alors que j’avais une passion, ce n’était pas la voie à suivre. A mon retour de Tokyo, je me suis fait virer de la casse et je suis parti vivre à Paris. C’est Nabile qui m’a montré que l’image était importante même dans la musique. Malheureusement, il est mort le soir de Noël 2017, intoxiqué par du gaz. »

Depuis 7 Jaws retourne tous les ans au Japon, il y a tourné son clip Shadow Boxing, où le réalisateur filme un coiffeur local en train de lui couper toutes ses boucles, parfois brunes, blondes ou vertes qui ornaient son visage émacié. Il y montre ses tatouages : le dieu égyptien des scribes, Thot, un Maneki-neko, des forêts de pins, symboles de toutes ses idées avortées. Sa mâchoire est acérée, car fracturée en plusieurs endroits lors d’un combat de MMA (Mixed Martial Arts), une autre de ses passions qui lui a valu son nom d’artiste (7 mâchoires). Ses followers, qu’ils surnomment les Lee, l’ont découvert dans une vidéo du site Konbini alors qu’il faisait partie des FreshMen 2018. A l’occasion, il y rencontre son producteur, Seezy, qui lui propose alors de travailler ensemble, touché par les sujets peu communs de cet artiste, à la fois lucide et sombre : « Avant d’être signé, je faisais trois morceaux en une session d’enregistrement avec prods trouvés sur Internet. Avec Seezy, on a plus de temps pour chercher, pour comprendre ma voix, ma manière d’interpréter. Il me fatigue à fond avant d’enregistrer. Il me fait poser 30 fois pour garder la prise où il y aura les failles. Je me sens en confiance. J’ai enregistré Turbo S avec lui : une gourmandise. Ça dénote de de ce que je fais d’habitude, ça me saoule à la longue de faire des morceaux que dépressifs. »

En effet, dans sa mixtape, Rage, plus d’un titre revient sur les états mélancoliques du rappeur : Rage, Le Vide, Accro, Respire. « Ce que je fais subir à mon corps/Je ne le ferais pas à mes ennemis, gros », avoue-t-il dans Rage.

Inspiré aussi bien du rock de Korn ou de System of a Down que de la soul de Jocelyn Brown, Rage raconte son dérèglement, entre l’impression de maîtriser ses addictions (Accro) et la peur incontrôlée du vide, entre pulsion de vie (Turbo S) ou sursaut pour reprendre sa vie en main (Respire). 7 Jaws veut, en effet s’en sortir, et surtout être un rappeur honnête qui veut tout dire de ses tournments et de ses joies :« Je me retrouve plus dans le rap émo de XXX Tentacion et dans celui réaliste de Schoolboy Q car je n’ai pas envie de jouer un personnage que je ne suis pas, que je ne pourrai pas assumer. Tout ce que je rappe, je l’ai vécu, je l’ai ressenti, c’est aussi ce qui fait que les gens peuvent se reconnaitre. Il y a plus de personnes qui ont connu mon état que celui de l’opulence prôné par d’autres.»