victor solf

vendredi 12 juin 2020 / Parc de la Citadelle / 18h - 3h

Enfant, Victor Solf avait des fusées dans sa chambre. Pas d'antiquités. Depuis toujours, c'est
ainsi le futur, voire la science-fiction, qui l'attirent. Sa musique, parfaitement informée du
passé, érudite de soul ou de pop, refuse pourtant les facilités du vintage. Moderniste par
curiosité insatiable de nouveaux sons, de nouvelles techniques, de nouveaux possibles, la
musique de Victor Solf navigue ainsi en allers-retours constants entre les traditions et le
progressisme, entre passé et futur : ce qui fait un présent inédit et désirable.
Depuis l'agitation rennaise, l'adolescent Victor Solf et son inséparable compère Simon
Carpentier avaient commencé par rénover la pop anglaise, au sein des Popopopops. En
parfaites éponges, en méticuleux apprentis aussi, ils ne perdaient pas une miette de
l'écriture, des arrangements, du business ou de la mythologie de la musique. C'était un jeu
de pistes sans fin : ils voulaient tout connaître, tout entendre, tout disséquer, étendre sans
répit le domaine des plaisirs. Cette quête les emporta vers des musiques plus sophistiquées,
plus charnelles aussi, de la soul au gospel. Car s'ils chantent et s'expriment couramment en
anglais, les deux garçons parlent surtout parfaitement l'Amérique, fantasmée à longueur de
films, de livres et de séjours en immersion. Le duo devint alors Her et la soul-music un point
de départ, un point G aussi tant les chansons du duo se révèlent vite physiques, charnelles.

Mais le succès, les tournées internationales, des chansons encensées ressemblent parfois à
une fuite en avant. Simon Carpentier est malade et décède le 13 août 2017, quelques mois
avant la sortie du premier album du duo. Il avait 27 ans. Victor Solf : “La disparition de Simon
a bouleversé mon identité, ma vie... Je suis dans un devoir de mémoire, de respect. Je n'ai
pas eu le choix. Mais je me souviens du bonheur presque mystique qui a été celui de Simon
jusqu'à la fin. Grâce à lui, je n'ai plus le temps de m'alourdir avec des idées noires. J'ai envie
d'être léger, je crois que ça s'entend.”
Avant même d'honorer le concert complet du Zénith du 2 février 2019, Victor a pris la
décision d'arrêter le groupe. Il relit alors des années d'échanges par textos avec son ami,
“pleure beaucoup” et annonce à son label et son tourneur estomaqués sa décision. “J'avais
à ce moment-là éliminé la culpabilité d'être encore en vie. J'avais tout fait, tout donné pour
que la musique de Simon continue de vivre. Ça ne m'intéressait pas de me répéter. Je
voulais sortir de ma zone de confort. Sa disparition a réveillé un truc qui dormait en moi. Ma
musique est beaucoup plus riche, solaire.”
Le premier EP solo de Victor Solf s'appelle Aftermath, que l'on pourrait traduire par “Les

séquelles”. Et on n'y recense ni colère, ni rancœur. “Je ne veux en retenir que du positif, dit-
il. Cette épreuve m'a aidé à faire le tri entre le fondamental et le superflu, à profiter de la vie.

Je ne serai jamais assez reconnaissant envers Simon pour cette révélation. La tristesse, la
haine sont des sentiments faciles à ressentir, l'amour demande beaucoup plus de force.”
Prévues pour un album de deuil, d'amour, Victor Solf avait pourtant enregistré dans le chaos
quinze chansons pour l'ami de toujours, de toutes le joies et peines. Quinze chansons qui
l'aideront alors à mesurer l'énormité du vide, la violence de l'absence. Ces quinze chansons
ne verront jamais le jour. “Je n'ai jamais arrêté d'écrire. Il fallait que je change de processus,
que j'élimine la guitare, trop liée à Simon, pour composer au piano. Il fallait me bousculer.
J'ai tenté plusieurs pistes avant que ça me plaise.”
Victor Solf se retrouve face à deux options : soit il reprend en cours intensif l'apprentissage
du piano ; soit il s'entoure de pianistes aux mondes déjà formés, capables de sublimer les
idées du néo-Parisien. Il contacte Gonzales, Yann Tiersen, avant de travailler avec
Guillaume Ferran, ancien Quadricolor ou Griefjoy et surtout, pianiste virtuose. Une des
ambitions de Victor Solf est d'éviter le studio, d'avancer le plus loin possible chez lui, entouré
de ses machines et instruments, comme un piano Gaveau des années 70. Inspiré par Elton
John ou Nina Simone, Victor Solf s'acharne sur une écriture à laquelle il impose le devoir de
tenir droit même si jouée sans la moindre production, en piano-voix. “Ensuite, j'ai cherché à
moderniser les chansons, en les repassant dans des machines.”

S'ensuit un vertigineux processus d'additions, puis de soustractions, pour parvenir finalement
à des chansons héritées mais détournées du gospel et de la soul, musiques des âmes et
des corps en surchauffe. “Ça a été une succession de parti-pris, de contraintes, jusque dans
le choix de l'ingénieur du son responsable du mixage, où j'ai cherché un sound-designer.
Quelqu'un de la famille des James Blake, des Charli XCX, qui ne mettent quasiment jamais
les pieds en studio.”
Le choix s'arrête sur le prodige David Spinelli, lui aussi membre de l'épopée pop
Quadricolor/Griefjoy, puis sur Nomak, évadé du collectif Point-Point. Chaque prise de voix,
chaque son de batterie sera ainsi détourné, dans un but manifeste : s'émanciper de Her. “Je
me suis rendu compte que mon écriture était depuis toujours différente, plus intime, plus
tournée vers les gens. Une chanson comme Traffic Lights est particulièrement personnelle,
elle raconte ce que j'ai vécu, elle rassemble tout ce que je veux être en solo. Hero aussi, qui
évoque mon obligation de porter pendant longtemps un masque, une tenue de scène. Je
devais m'exposer plus. Fondamentalement, je suis dans le contact, l'empathie. A la fin des
concerts d'Her, je pouvais passer deux heures au stand de merchandising pour discuter
avec le public. Grâce aux technologies nouvelles, je veux aller vers plus de proximité encore,
me filmer en train de faire des piano-voix. Je ne veux plus jouer de personnage, je suis
Victor Solf, c'est écrit sur la pochette.”
Les costumes de revue soul, en velours de cabaret, faisaient partie de l'univers Her. En solo,
Victor Solf veut ainsi s'accorder le droit de monter sur scène sans fard, en jean et t-shirt
blanc. Il faut y voir un symbole. Car musicalement, tout lui est aujourd'hui pareillement
possible, pour jouir sans entraves d'une vie entière de musique, commencée par le
classique, agitée ensuite par le rock des Strokes ou des Libertines, bouleversée enfin par la
soul.
“Je garde le classique de mon enfance sur son piédestal. Les disques que me passait ma
mère – Satie, Mozart – sont remontés à la surface. J'aime ce sentiment de danger, prendre
le risque de ne pas être à la hauteur. C'est comme avec le chant... Je tente encore et
toujours d'honorer ces voix qui m'ont donné envie de chanter, de Marvin Gaye à Ray
Charles. J'ai encore plus creusé ce sillon en solo.”
Depuis les débuts de sa carrière, à chaque tournant, se repose pour Victor Solf la question
de la langue. Une fois de plus, l'idée du français a été avancée, et poliment repoussée. “Je
refuse de me l'interdire, surtout depuis que j'ai bien écouté l'écriture très anglo-saxonne et
pourtant en français de Michel Berger. Mais soul et gospel m'ont rattrapé, de plein fouet.
C'est mon destin.”

Victor Solf, en s'attaquant aux géants, aux montagnes, s'est transcendé, dépassé. Il
reconnaît que l'enjeu était de taille : comment éviter le rétro avec de telles références ? La
réponse semble simple : en se souvenant avoir grandi aussi bien avec Bach ou Ravel
qu'avec la techno minimale allemande ou le dernier son électronique anglais. De cette
collision des époques, des genres et des continents naît ici, en direct de noces de feu et de
glace, une musique résolument moderne, futuriste. Une musique de son époque, de la
décroissance, du less is more. Une musique qui croit à l'avenir, au progrès, à l'humanité, aux
corps exaltés autant qu'aux intelligences artificielles. Car même s'il avait des fusées dans sa
chambre, Victor Solf n'imagine même pas le grand exode outre-Terre préconisé par Elon
Musk ou Stephen Hawking. Pour lui, pour ses chansons, le futur est ici, dans une humanité
rebootée, bouleversée. “J'ai toujours été fasciné par ce qui allait arriver. Même si on manque
de temps, ce n'est pas fini. On a tout sur cette Terre pour faire des choses magnifiques. On
sous-estime l'homme et la femme.”